Quand l’Afrique pose ses pions sur l’échiquier numérique mondial
À Alger, fin mars 2026, une cinquantaine de ministres africains des télécommunications ont signé un document que personne, à Bruxelles ni à Paris, ne devrait se permettre d’ignorer. La Déclaration d’Alger sur la souveraineté des télécommunications africaines et la connectivité intégrée, adoptée dans le cadre du Global Africa Tech 2026, tient en quatorze articles. Elle couvre la période 2026-2030. Elle parle de centres de données souverains, de cloud localisé sur le sol africain, de câbles sous-marins sécurisés, de dorsales de fibre optique transsahariennes, de cybersécurité, de capital humain. En termes diplomatiques, c’est une feuille de route. En termes stratégiques, c’est un acte de rupture. Le continent qui représentait jusqu’ici un simple marché de consommation technologique vient de signifier, collectivement, qu’il entend devenir maître de sa propre plomberie numérique.

Le réflexe européen, devant ce type d’annonce, consiste généralement à osciller entre condescendance polie et indifférence technocratique. On salue l’ambition, on mesure l’écart entre les déclarations d’intention et les capacités réelles, puis on passe à autre chose. Ce serait une erreur. Car derrière la prose institutionnelle de la Déclaration d’Alger se dessine un mouvement tectonique qui reconfigure les rapports de force dans l’industrie mondiale des télécoms, et dont les ondes de choc finiront par atteindre l’abonné français jusque dans son forfait mobile.
L’Afrique, un continent qui se met en ligne à marche forcée
Les chiffres, d’abord. En 2024, selon l’Union internationale des télécommunications (UIT), 38 % de la population africaine était connectée à Internet, contre 68 % en moyenne mondiale. L’Afrique demeure la région la moins connectée de la planète. Mais cette photographie statique masque une dynamique saisissante : depuis 2005, le taux de croissance annuel de la pénétration d’Internet sur le continent atteint 16,7 %, soit le double de la moyenne mondiale. L’Afrique subsaharienne devrait représenter, à elle seule, près d’un quart de tous les nouveaux abonnés à l’Internet mobile dans le monde d’ici 2030. Le Nigeria, l’Éthiopie, l’Angola, la RDC et la Tanzanie figurent parmi les quinze premiers contributeurs mondiaux à cette croissance.
Ces chiffres dessinent un paradoxe instructif. La couverture mobile du continent atteint 87 % de la population. Autrement dit, la majorité des Africains vivent dans des zones où un signal existe, mais où ils n’y accèdent pas. L’écart d’usage, tel que le mesure la GSMA dans son rapport 2026, culmine à 63 % en Afrique subsaharienne : 63 % des personnes couvertes par le haut débit mobile n’utilisent toujours pas Internet. L’obstacle n’est pas seulement technique. Il est économique, éducatif, tarifaire. Le coût du haut débit fixe en Afrique représente encore 14,8 % du revenu national brut par habitant, quand l’UIT recommande un seuil de 2 %. C’est comme proposer une autoroute à péage dans un pays où la moitié de la population se déplace à pied.
Le mix technologique actuel du continent achève de dessiner le tableau : la 4G représente 49 % des connexions, la 3G en assure encore 38 %, et la 2G, qu’on croyait reléguée dans les musées des télécoms, compte toujours pour 3 %. Quand l’Europe débat du calendrier de déploiement de la 6G, une part substantielle du continent africain fonctionne encore sur des réseaux conçus dans les années 1990.
Le vrai moteur : la souveraineté, pas la connectivité au réseau Internet
Réduire la Déclaration d’Alger à un plan de raccordement serait passer à côté de l’essentiel. Le mot qui traverse les quatorze articles du texte n’est pas « connectivité » mais « souveraineté ». Souveraineté des données, souveraineté des infrastructures, souveraineté des écosystèmes. Les ministres africains n’ont pas seulement décidé de bâtir des réseaux. Ils ont décidé de les posséder.
Ce glissement sémantique est loin d’être anodin. Il traduit une prise de conscience accélérée par plusieurs épisodes récents. La dépendance aux câbles sous-marins, d’abord, qui concentrent plus de 99 % du trafic intercontinental de données, expose l’Afrique à des vulnérabilités critiques. Les coupures répétées de câbles en Méditerranée et dans l’océan Indien en 2024 et 2025 ont démontré, avec une brutalité pédagogique, qu’un continent dont les flux de données transitent par des infrastructures qu’il ne contrôle pas vit sous perfusion technologique étrangère. L’Algérie, hôte du sommet, ambitionne précisément de devenir un hub d’interconnexion entre le littoral méditerranéen et l’intérieur du continent, via des dorsales de fibre optique transsahariennes. Ce n’est pas un projet technique. C’est un projet géopolitique.
La montée en puissance des constellations de satellites en orbite basse (LEO) ajoute une couche supplémentaire à cette équation de pouvoir. Starlink, avec plus de 7 000 satellites déployés, opère déjà comme un réseau quasi autonome, capable de faire transiter des téraoctets de données sans repasser par une station au sol. La Chine, de son côté, prépare le déploiement de trois constellations totalisant près de 40 000 satellites, dont la constellation Qianfan, explicitement destinée aux pays des Routes de la Soie. Entre le monopole orbital américain et l’offensive satellitaire chinoise, le continent africain risque de devenir le terrain de jeu d’une guerre des étoiles dont il n’écrit aucune des règles. La Déclaration d’Alger prend acte de ce risque. Le passage sur la création de systèmes numériques indépendants et résilients n’est pas de la rhétorique. C’est une ligne de défense.
L’Europe au miroir africain : la leçon IRIS2
L’ironie veut que l’Europe traverse exactement le même dilemme, quelques milliers de kilomètres plus au nord. Le programme IRIS2 (Infrastructure de résilience, d’interconnexion et de sécurité par satellite), lancé par l’Union européenne avec un budget de 10,6 milliards d’euros, prévoit le déploiement de 290 satellites d’ici 2030 par le consortium SpaceRISE, associant Eutelsat, SES et Hispasat. Le commissaire européen à la Défense et à l’Espace, Andrius Kubilius, a confirmé en janvier 2026 une accélération du calendrier, avec des premiers services prévus dès 2029.
La justification d’IRIS2 est rigoureusement identique à celle de la Déclaration d’Alger : ne plus dépendre de réseaux étrangers pour les communications critiques. Eva Berneke, alors dirigeante d’Eutelsat, l’a formulé sans détour : l’Europe a pris du retard et doit proposer une alternative aux systèmes américains comme chinois pour préserver sa souveraineté. La vice-présidente de la Commission, Henna Virkkunen, chargée de la souveraineté technologique, a d’ailleurs évoqué des discussions avec plusieurs pays africains pour les futurs débouchés commerciaux d’IRIS2.
On assiste donc à un spectacle stratégique singulier : deux continents, à des niveaux de développement incomparables, qui parviennent au même diagnostic au même moment. La différence tient à l’écart des moyens. L’Europe aligne 10,6 milliards d’euros pour 290 satellites. L’Afrique, pour l’heure, aligne une déclaration en 14 articles et la création d’un secrétariat de coordination. La bonne volonté politique ne suffit pas à financer des stations au sol, à former des ingénieurs réseaux ou à construire des centres de données. Le vrai test de la Déclaration d’Alger se jouera dans la mobilisation des financements, et c’est là que le bât blesse : les investissements dans les infrastructures numériques africaines restent chroniquement sous-dimensionnés par rapport aux besoins identifiés.
La partie cachée de l’échiquier : dette, influence et marque blanche
Derrière les grands discours sur la souveraineté numérique, un jeu de coulisses se déploie, bien plus prosaïque. L’essentiel des infrastructures télécoms déployées en Afrique au cours de la dernière décennie l’a été par des équipementiers chinois, Huawei en tête, souvent dans le cadre de financements liés. La RDC a signé, en mai 2025, un protocole d’accord avec Huawei pour un projet pilote de village intelligent. Ce type de partenariat, multiplié à l’échelle du continent, pose une question que la Déclaration d’Alger évite soigneusement de formuler : la souveraineté numérique est-elle compatible avec une dépendance financière et technologique à l’égard d’un fournisseur unique ?
Le modèle de la télécom en marque blanche, qui se déploie à grande vitesse en Europe et en Asie, offre un contrepoint éclairant. Avec l’essor des opérateurs virtuels (MVNO), de l’eSIM en marque blanche et des plateformes de services télécom modulaires, il devient techniquement possible pour un État ou un opérateur africain de bâtir une offre de connectivité sans posséder la moindre antenne. La question n’est plus de savoir qui déploie le réseau physique, mais qui contrôle la couche logicielle, l’identité de l’abonné et les flux de données. La Déclaration d’Alger mentionne l’interopérabilité des systèmes et les points d’échange Internet (IXP) localisés sur le continent. C’est un premier pas. Mais le véritable enjeu, celui de la gouvernance des données personnelles des 1,4 milliard d’Africains, reste largement impensé.
Pour l’abonné français, cette reconfiguration africaine n’est pas un spectacle lointain. Les opérateurs européens, Orange en tête, tirent une part croissante de leurs revenus et de leur croissance de leurs filiales africaines. La création d’un marché numérique unique africain, tel qu’envisagé par la déclaration adoptée au sommet Connected Africa de Diani en 2025, aurait des répercussions directes sur les stratégies des groupes télécoms cotés à Paris. Un continent qui décide de localiser ses données, de taxer les flux sortants ou de privilégier des fournisseurs locaux modifie l’équation financière de l’ensemble des acteurs qui y opèrent.
Ce que la Déclaration d’Alger change pour Paris et Bruxelles
La tentation, vue d’Europe, est de considérer les ambitions numériques africaines comme un sujet de coopération internationale, relevant des budgets d’aide au développement et des programmes Global Gateway. Cette grille de lecture est périmée. L’Afrique numérique n’est plus un sujet de charité. C’est un sujet de concurrence.
Le Maroc affiche déjà un taux de pénétration Internet supérieur à 108 %, signe d’une population massivement multiéquipée. La Côte d’Ivoire a augmenté de 37 % son budget consacré au numérique pour 2026, à 83,2 milliards de francs CFA. L’Algérie, en orchestrant le Global Africa Tech, se positionne comme le pivot géographique et politique de la connectivité continentale, à l’intersection des câbles méditerranéens et des routes transsahariennes. Ce ne sont pas des pays en attente de solutions européennes. Ce sont des marchés qui structurent leurs propres règles du jeu.
Pour la France, dont la présence numérique en Afrique francophone reste significative via Orange, les enjeux se déclinent à plusieurs niveaux. Le premier est réglementaire : si les États africains harmonisent leurs législations en matière de données, de cybersécurité et de tarifs télécoms, comme le prévoit la feuille de route adoptée à Diani, les opérateurs étrangers devront adapter leurs pratiques à un cadre juridique qu’ils n’auront pas contribué à rédiger. Le deuxième est commercial : la montée en puissance d’écosystèmes technologiques locaux, des fintech aux plateformes de e-santé, crée des concurrents là où il n’y avait que des clients. Le troisième est stratégique : dans la bataille des constellations satellitaires, l’Afrique devient le terrain où se décidera la viabilité commerciale des systèmes LEO. Un continent de 1,4 milliard d’habitants qui choisit Starlink, Qianfan ou IRIS2 comme épine dorsale de sa connectivité redistribue les cartes de la géopolitique orbitale pour la décennie à venir.
L’abonné, dernier maillon d’une chaîne planétaire
Pour le citoyen français, spectateur intermittent de ces manoeuvres continentales, la Déclaration d’Alger contient un enseignement discret mais décisif. La question de la souveraineté numérique n’est pas une abstraction réservée aux sommets diplomatiques. Elle détermine qui stocke ses données de santé, qui route ses communications chiffrées, qui décide du prix de son gigaoctet. Quand l’Afrique affirme vouloir localiser ses flux de données sur son propre sol, elle pose exactement la même question que le Data Act européen ou que les débats français sur l’hébergement des données de santé. Les réponses divergent, les contextes diffèrent, mais l’équation est identique : dans un monde où l’infrastructure de communication conditionne l’exercice de la citoyenneté, celui qui possède les tuyaux possède une part du pouvoir.
Le Global Africa Tech d’Alger, avec ses 5 000 participants venus de 45 pays, n’était pas un sommet de plus dans le calendrier des conférences internationales. C’était le moment où un continent de 1,4 milliard d’habitants a cessé de demander la permission pour se connecter et a commencé à dicter les conditions. Que la mise en oeuvre suive ou non les ambitions du texte, la Déclaration d’Alger a déjà modifié la grammaire du débat. Le mot souveraineté, appliqué aux télécommunications, n’est plus l’apanage des grandes puissances. Il est devenu le vocabulaire commun de quiconque refuse que les réseaux qui irriguent sa vie quotidienne appartiennent à d’autres.
L’Europe, la France, les opérateurs, les régulateurs, les citoyens : tous ont intérêt à lire ces quatorze articles avec attention. Non pas comme un programme d’aide à financer, mais comme le manifeste d’un partenaire qui entend négocier d’égal à égal. Sur l’échiquier numérique mondial, l’Afrique vient de déplacer son fou. À nous de décider si nous jouons avec elle ou contre elle. Mieux encore : si nous comprenons que la partie n’est plus la même.











